Article paru dans L'Express du 7 juin 2009. (A propos de la sortie du dernier CD de BOB DYLAN: Together Through Life)par YVES SIMON
L’attrapeur de mots.Morceaux de vies éparpillées chargés de l’histoire des générations, les chansons sont partout. Elles circulent dans les bagnoles qui collent aux asphaltes d’autoroutes, dans les transistors des cuisines entre des réfrigérateurs blancs et des grille-pain chromés, dans les oreillettes collées aux tympans adolescents, sur les écrans plasma des bistrots, entre la lumière crue des néons et les vapeurs de percos. Les chansons ne sont pas là pour embellir ou faire passer le temps, elles sont là pour nous rendre invincibles.
De 1962 à aujourd’hui,
Bob Dylan en a enregistré plus de cinq cents, les a chantées avec sa voix de rocaille pour qu’elles traversent le monde, nos mémoires et nos années. Sort aujourd’hui son 46ème album,
Together Through Life. Mais qu’importe le numéro, la date ou le titre, un album de lui est un anneau de pouvoir qui sert à aller au-delà des mots, des sonorités et des rythmes. Chacune de ses chansons s’adresse aux cœurs et aux ventres des hommes pour qu’ils sachent mieux vivre avec la désillusion.
Adolescent, adulte, meurtri ou adulé, j’ai toujours trouvé en lui des ressources à ma survie, des élans vers d’autres mondes, des désirs pour des inconnues qui passaient sans m’avoir aperçu. Je lui rendis hommage, lors d’un dernier Olympia, entre Brassens, Gainsbourg et les Beatles, car il faut toujours dire aux gens que l’on aime qu’on les aime. Rendre ainsi grâce à ceux qui nous ont tant donné : le goût de vivre, de voyager, de composer, d’écrire, d’être en somme les créateurs de nos propres vies pour tenter d’en faire une belle œuvre. Dylan fait partie de ces gens de connaissance qui traversent les miroirs pour nous rapporter (comme Arthur Rimbaud, Dylan Thomas, Walt Whitman, trois poètes placés au sommet du panthéon dylanien) les pépites enfermées dans les gangues du quotidien, parcelles de beauté invisible que l’on emporte comme des talismans pour affronter les fournaises du monde. « C’était comme si des anges m’envoyaient des messages en plusieurs endroits du cerveau. (…) Parfois on voit des choses qui nous pourrissent le cœur, nous retournent l’estomac, et on veut rendre compte de cette sensation fébrile.» Rendre compte, tout est là. Durant ces cinquante dernières années, Dylan fut l’éditorialiste hors pair de nos frayeurs, de nos extases, de nos illusions, perdues ou encore tapies dans d’ultimes lambeaux utopistes. Mais comment devient-on Bob Dylan ? Qui lui a appris à devenir l’alchimiste des mots et des musiques ? « Les compositions de Guthrie aiguisaient ma vision du monde et j’ai pensé devenir son plus grand disciple. » C’est écrit dans Chroniques, son auto-bio. Comme s’il était devenu ministre des musiques fondatrices d’une Amérique en quête de racines (nommé par Barack Obama ?), les réminiscences du vieux folk-song de Woodie Guthrie, de la country et du blues sont archi présentes dans ce nouvel opus. Que ce soit dans Beyond Here Lies Nothin ou My Wife’s Home Town, les trois accords inébranlables des bluesmen de Virginie se déroulent aux sons d’une rythmique basique rehaussée d’un accordéon, d’un violon grimaçant, d’une guitare électrique sans trafic ou d’une céleste pedal steel guitar. De sa voix rauque, ronchonne, grave comme un torrent, le Zim s’en tient à l’essentiel : valses chicanos, ballades du Mid West, slows pour dancing crapoteux. Nulles fioritures, l’album semble avoir été enregistré chez l’habitant, la grange à foin servant de chambre d’écho. C’est tout cela le charme de Together Through Life, la candeur de ceux qui ont oublié qu’ils savent, une désinvolture qui n’impose rien. Fi du strass et des paillettes, un album authentique et serein.
Yves Simon